Noma. Cas clinique.
Professeur Pierre Aubry. Texte mis à jour le
15/07/2003.
Observation
Un garçon nigérien de 20 mois est admis à l’hôpital d’Agadez
pour une escarre noirâtre de la joue droite et une importante altération de
l’état général avec important amaigrissement en rapport avec une anorexie quasi
totale.
L’interrogatoire
de sa mère apprend qu’il a subi un
sevrage brutal deux mois auparavant passant directement du sein maternel au
plat familial, qu’il a été atteint de rougeole dont la phase de desquamation
est survenue dans la quinzaine précédente, le tout survenant dans un contexte
socio-économique désastreux, en pleine période de sécheresse et de famine.
A l’examen, la température est à 38,5°C. La peau garde le
pli cutané, les globes oculaires sont hypotoniques, les veines sont plates. La
T.A. est à 60 mm Hg, le pouls est mal frappé à 100/mn. Le poids est de 8,5 kg
pour une taille de 82 cm. Le périmètre brachial est à 11,6 cm. L’enfant est
prostré et adynamique.
Il existe sur la face externe de la joue droite une escarre
noirâtre indolore, à bords nécrotiques, entourée d’une zone inflammatoire.
L’ensemble de cette zone est de consistance cartonnée à la palpation. L’examen
endo-buccal met en évidence une perte de substance de la gencive supérieure
droite, dont les bords et le fond sont grisâtres et «s’effilochent comme de
l’étoupe». Cette lésion s‘est propagée par contiguïté à la face interne de la
joue au niveau de l’escarre cutanée. L’ouverture de la bouche est limitée sans
trismus.
L’examen
de l’ensemble du revêtement cutané montre une peau sèche et desquamative, des
cheveux défrisés, fins et cassants.
Un
prélèvement de la lésion gingivale ne montre pas de germes ni à l’examen direct, ni à la coloration de
Gram. Il y a de nombreux polynucléaires altérés et des débris cellulaires..
Un
examen parasitologique des selles montre la présence de kystes de Giardia intestinalis
Quel
est votre diagnostic ?
Quelle
est l’étiologie de cette maladie ?
Quelles
sont les relations entre cette maladie et l’infection VIH/SIDA en
Afrique ?
Quelle
attitude thérapeutique adopter ?
Discussion
Une stomatite avec déshydratation et dénutrition chez un
enfant africain fait évoquer :
-
une primo-infection herpétique, mais les gencives et les muqueuses jugales et
palatines sont hyperhemiées et couvertes de vésicules,
-
un noma ou « cancrum oris ».
Le
noma détruit les tissus mous et les tissus osseux de la sphère orofaciale. Il
est classiquement observé chez le petit enfant de 6 mois à 8 ans en zone
soudano-sahélienne. C’est une maladie de la pauvreté, «des pauvres parmi les plus
pauvres».
Il est actuellement considéré comme la résultante de
plusieurs facteurs : malnutrition et facteurs infectieux tels que
rougeole, infection herpétique, typhoïde, paludisme, parasitoses intestinales,
…dans les suites desquels il s’installe. Ceux-ci se conjuguent pour aboutir à
un état d’immunodéficience et à l’installation d’une gingivite nécrosante et
ulcérée qui fait le lit d’une infection locale polymicrobienne responsable des
lésions.
Actuellement,
53 pays, tous dans la zone intertropicale, déclare des cas chaque année. La
maladie ne touche pas que le continent africain qui est totalement concerné,
mais aussi le continent indien et une partie de l’Amérique latine.
Le
nombre total de noma est estimé par l’OMS a 200 000 cas par an avec une mortalité
élevée de l’ordre de 80%. La carte de répartition mondiale se superpose à celle
de la malnutrition protéino-énérgétique. Les enfants malnutris, carencés et
polyparasités constituent le groupe à plus haut risque. Il existe un consensus
pour reconnaître le rôle initiateur d’une infection gingivale. La flore
microbienne qui se développe ensuite comprend des germes aérobies-anaérobies
saprophytes de la cavité buccale.
La
survenue du noma est classiquement exceptionnelle cher l’adulte. Il a été
observé dans les camps de concentration nazis et il est rapporté chez des
sidéens. Il existe une forte prévalence des gingivo-stomatites au cours du
sida. La flore buccale prédominante est polymorphe et de signification
incertaine.
L’élimination
de la nécrose peut être accélérée par une simple excision du cône gangreneux et
des séquestres osseuses. Le traitement médical repose sur la ré équilibration
hydro-électrolytique, la renutrition, la correction des carences vitaminiques
et en fer, le déparasitage et de façon empirique sur l’antibiothérapie à large
spectre aéro-anaréobie associant pénicilline G et métronidazole par voie
parentérale. Instituée précocement, l’antibiothérapie peut sauver le patient.
Le traitement chirurgical vise à rétablir la fonction et,
autant que faire se peut, l’esthétique. Il consiste d’une part à lever les
constrictions permanentes des mâchoires pour restituer la fonction
masticatrice, et, d’autre part, à traiter les pertes de substances, en
particulier par des autoplasties simples ne demandant pas d’hospitalisations
prolongées ni de temps opératoires secondaires. La survie des patients se fait
au prix de séquelles fonctionnelles et
esthétiques redoutables.
Dans
l’observation rapportée, l’enfant a été traité :
-
localement par antiseptiques (solution de Dakin au 1/20ème),
détersion des zones nécrotiques, éxerése des séquestres osseux,
-
au point de vue général par réhydratation et réalimentation
proteino-énergétique par sonde naso-gastrique, antibiothérapie (pénicilline G
et FLAGYL®,qui est actif sur les Giardia
intestinalis,
-
il a été pratiqué une prévention du tétanos.
Il
n’a pas été fait sur place d’acte chirurgical et l’enfant, rendu à sa famille,
est décédé un mois plus tard.
L’OMS
a lancé une campagne mondiale d’information sur le noma. Des Organisations non
gouvernementales parcourent le Sahel pour apprendre aux mères à détecter la
maladie à un stade réversible. Il faut, en effet, intervenir tôt, au stade
initial caractérisé par une tuméfaction inflammatoire au sein de laquelle va
apparaître une plaque arrondie noirâtre qui aboutit à l’élimination d’un cône
gangreneux. L’élimination du séquestre est suivie d’une cicatrisation rapide
laissant persister une perforation séquellaire proportionnelle à l’ampleur de
la nécrose. Ainsi, moins la lésion sera étendue, moins les séquelles
faciales seront importantes, et moins la létalité sera élevée.
Références
-
Aubry P., Touze J.E. Cas cliniques en Médecine Tropicale. La Duraulie Edit.,
mars 1990,
p. 212.
-Touze
J.E., Peyron F., Malvy D. Médecine Tropicale au quotidien. 100 cas cliniques.
Format Utile, éditions Varia, mars 2001, pp. 288-290.
-
Mafart B., Thiery G., Dubosq J.C. Le noma : passé, présent et
avenir ? Med. Trop., 2002, 62, 124-125.
-
Thiery G., Liard O., Dubosq J.C. Traitement du noma. Med. Trop., 2002,
62, 193-198.
Iconographie
Malade :
lésion gangrèneuse étendue du visage.
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Collections: Pr. Pierre Aubry, I.M.T.S.S.A. Le Pharo (Marseille)