Cardiopathies sous les tropiques
Actualités
2010
Professeur Pierre Aubry. Mise à jour le 11/01/2011
1.
Généralités
Les
maladies cardio-vasculaires (MCV) sont la première cause de mortalité dans le
monde. Dans les pays en développement (PED) d'Afrique subsaharienne, d'Asie du
sud-est et d'Amérique latine, la mortalité par MCV représentent actuellement
plus de 20% de la mortalité générale et le taux de prévalence de la maladie
coronaire et des accidents vasculaires cérébraux rejoint celui des maladies
infectieuses et nutritionnelles.
Il y
a une modification de la répartition nosologique des MCV. Si les cardiopathies
rhumatismales restent importantes, l'hypertension artérielle représente 20 à
30% des admissions hospitalières, la maladie coronaire, longtemps considérée
comme rare chez les populations noires d'Afrique, connaît une progression
régulière et les cardiomyopathies primitives occupent une place importante avec
une responsabilité croissante de l'infection à VIH et une stabilité de la
prévalence des cardiomyopathies nutritionnelles et du post partum.
Ce
nouveau profil épidémiologique a de nombreuses explications : l'urbanisation
rapide et mal contrôlée, le triptyque « obésité, syndrome métabolique,
diabète », le tabagisme qui a augmenté de 40% en 20 ans.
L'accès
aux structures de soins est toujours difficile, la prévention est insuffisante
comme en témoigne la persistance des cardiopathies rhumatismales.
2. Les cardiopathies rhumatismales
Dans les PED, le RAA est endémique et
reste une des grandes causes de MCV (22%) et de mortalité. C'est un problème
majeur de santé publique. Il y a dans le monde 470 000 nouveaux cas de RAA par
an, 15,6 millions de personnes porteuses de cardiopathies rhumatismales [CR]
(Afrique, Asie du sud-est, zone Asie-Pacifique), 230 000 décès par an. Les
facteurs socio-économiques classiques (pauvreté, mauvaise hygiène, habitat
surpeuplé), avec la difficulté d’accès aux soins et la malnutrition, restent
des facteurs importants intervenant dans l’incidence de RAA dans les PED. Dans les
pays industrialisés, l'incidence du RAA est actuellement inférieure à celle de
la maladie de Kawasaki, l'autre pourvoyeuse de cardiopathies de l'enfant, sauf
chez les enfants immigrés, en particulier d'origine africaine..
Les
deux principaux signes cliniques du RAA sont la polyarthrite et la cardite.
Schématiquement, l’atteinte cardiaque fait suite à la polyarthrite qui succède
à l’angine. En Afrique noire, le RAA se révèle habituellement par un tableau de
cardite et les critères de Jones remaniés (1982) sont difficilement
utilisables. La cardite a vu sa place de critère majeur renforcée grâce à
l’échocardiographie. La prévalence des CR est classiquement basée sur la
détection des souffles cardiaques à l'auscultation. Le dépistage par
échographies a permis d'identifier 10 fois plus de sujets porteurs de CR
(études au Mozambique : taux de prévalence clinique : 2,3 cas/1 000 ; taux de
prévalence échocardiographique : 30,4/ 1 000).
La
maladie ne guérit le plus souvent qu’au prix de séquelles valvulaires dont l’importance
fixe le pronostic à long terme.
3. L’hypertension artérielle
L’hypertension artérielle (HTA) est un
problème de santé publique à l'échelle mondiale en raison de sa fréquence et
des risques de maladies cardiovasculaires et rénales qui lui sont attachées.
Les PED sont particulièrement concernés : en 2025, trois-quarts de la
population mondiale hypertendue vivra dans les PED.
Définie par une tension artérielle (TA)
supérieure ou égale à 140/90 mm Hg, l'HTA touche actuellement environ 28% de la
population adulte âgée de 20 ans et plus en Afrique subsaharienne.
L'HTA est un facteur de risque
cardio-vasculaire majeur en Afrique. Sa prévalence est croissante et parallèle
à l'urbanisation, aux changements de mode de vie et à ses conséquences (surpoids
/ obésité, hyperlipidémie, diabète de type 2, tabagisme). Le rôle du khat est
connu dans les pays de la corne de l’Afrique.
En dehors de la crise aiguë
hypertensive, les modes d'expression clinique de l'HTA sont dominés par les
accidents vasculaires cérébraux (AVC), l'insuffisance cardiaque (IC) par
cardiomyopathie hypertensive et l'insuffisance rénale (IR) terminale.
Les
mesures hygiéno-diététiques (régime hyposodé avec moins de 6 g de sel par jour,
lutte contre l'obésité, suppression de l'alcool, du tabac, du khat) sont des
objectifs prioritaires. Le traitement repose sur les dérivés thiazidiques, les
plus accessibles, disponibles sous forme de médicaments génériques.
4. Les cardiopathies
rencontrées en zone tropicale
Le
tableau I résume les principales cardiopathies rencontrées en zone tropicale.
Seules les atteintes plus spécifiques aux zones tropicales seront étudiées.
|
Atteintes
cosmopolites
|
Cardiopathie
ischémique
Cardiopathies dilatées
Cardiopathie hypertrophique
Cardiopathie hypertensive
Cardiopathies congénitales
Cardiopathies valvulaires
Myocardites
Endocardites
Tamponnade
Embolie pulmonaire
|
|
Atteintes
plus spécifiques
|
Cardiopathie
du VIH
Cardiopathies parasitaires : THA,
maladie de Chagas, bilharzioses,.
Cardiopathies carentielles : béribéri,
anémie, éthylisme...
Cardiopathie du post-partum
Fibrose endomyocardique,
Péricardite chronique constrictive
Cardiothyréose (Basedow évolué)
|
4.1. Une attention particulière doit être
apportée aux cardiopathies carentielles curables : anémie (taux d’hémoglobine < 5 g/dl), béribéri cardiaque
(forme humide de la carence alimentaire en vitamine B1, secondaire à une
alimentation exclusive de riz blanc, parfois aggravée par un éthylisme
chronique).
4.2. On retient l’importance actuelle en zones
tropicales des cardiopathies au cours du
syndrome d’immunodéficience acquise (SIDA). La fréquence des cardiopathies est de 30 à 40% dans les
séries autopsiques. Elles concernent les trois tuniques. L’atteinte du myocarde
est la plus fréquente. Elle entraîne une cardiomyopathie dilatée et des
troubles du rythme. Elle est d'origine infectieuse en rapport soit avec le
virus lui-même, soit avec des germes opportunistes (CMV, toxoplasme,
cryptocoque) ou sans cause démontrée. L'atteinte péricardique est surtout de
cause infectieuse (tuberculose, cryptococcose, CMV, toxoplasmose). Les
endocardites sont plus rares.
4.3. Au cours de la phase chronique de la Maladie de Chagas, 25
à 30% des malades présentent une cardiomyopathie. La place de la Trypanosomiase Humaine Africaine
(THA) dans l'étiologie des cardiomyopathies en Afrique Noire est encore mal
précisée.
4.4. La cardiomyopathie dilatée (CMD) primitive est
fréquente, responsable du classique « gros cœur
primitif de l’Africain ». Elle compte pour 17 à 48 % des
causes d'hospitalisations pour Insuffisance Cardiaque (IC) en Afrique selon les
séries. L'affirmation formelle du caractère primitif est parfois difficile, en
l'absence d'une coronarographie. Il faut éliminer les principales étiologies de
dilatation du VG sur des arguments anamnestiques, cliniques et paracliniques
simples.
Des facteurs
extrinsèques doivent être recherchés : phénomènes inflammatoires,
auto-immunité, surcharge en fer, éthylisme, malnutrition, déficit en sélénium
(maladie de Keshan en Chine : par l'insuffisance en sélénium).
Trente pour cent sont des formes familiales de déterminisme génétique variable
(autosomique dominant, récessif ou lié à l'X), antigène HLA DR1 et Drw10 en
Afrique du sud, défaut de complexion congénital du VG durant la vie
embryonnaire.
La CMD est souvent
découverte chez un sujet en IC grave évoluant vers l'apparition d'une fuite
mitrale fonctionnelle, de troubles du rythme ventriculaire et d'un tableau de
bas débit cardiaque. La mort survient en général dans les 5 ans qui suivent le
diagnostic.
Le traitement est
symptomatique, compte tenu des difficultés à réaliser une greffe cardiaque dans
les PED.
4.5. La
cardiomyopathie du post-partum ou du péri-partum (ou syndrome de Meadows) est rencontrée avec une plus grande incidence en Afrique sub-saharienne
chez la femme noire de niveau social modeste. Elle survient durant le dernier
mois de la grossesse ou les cinq mois suivant l'accouchement chez des jeunes
femmes sans antécédent cardiovasculaire sous la forme d'une CMD hypokinétique.
Elle entraîne des poussées aiguës d'IC compliquant n'importe
quelle CMD. La mort subite peut constituer le mode d'entrée dans la maladie.
L'évolution est marquée par la guérison dans 30 à 50% des cas, la persistance
d'une CMD avec des signes d'IC chronique ou le décès dans 10 à 30% à la phase
aiguë.
La prise en charge soit associer un repos strict et un régime
désodé, le traitement médicamenteux habituel de l'IC pendant au moins un an.
4.6. La Fibrose Endomyocardique de Davies.
La
Fibrose Endomyocardique (FEM) de Davies est une cardiopathie restrictive des
régions tropicales anatomiquement proche de l'endocardite fibroplastique (EF)
de Loeffler des régions tempérées. La physiopathologie fait appel à la toxicité
des protéines basiques et cationiques libérées par la dégradation des
polynucléaires éosinophiles. Elle serait dirigée contre l'endocarde et le
myocarde favorisant la fibrose et la formation de thrombus muraux.
Cette
affection est l'apanage des régions tropicales où sévissent des helminthiases à
cycle tissulaire contractées dans l'enfance. Il existerait une relation inverse
entre le taux sanguin des éosinophiles qui peut être normal et l'ancienneté des
symptômes, à l'inverse de l'EF qui est constamment concomitante de
l'hyperéosinophilie.
La
FEM touche en particulier les adolescents de 11 à 15 ans, dans des populations
défavorisées dont l'alimentation est pauvre en protides et basée
essentiellement sur la consommation de tubercules, en particulier de manioc.
La
symptomatologie cardiaque est précédée dans 30 à 50% des cas par un épisode
fébrile avec sueurs, frissons, œdème de la face, urticaire. Cet épisode peut
être résolutif ou évoluer vers une IC gauche et/ou droite. Le diagnostic est
affirmé par l'aspect échocardiographique de comblement fibreux qui peut intéresser
le VD ou les 2 ventricules, plus rarement le VG. Il s'y associe une forte
propension à la formation de thrombus intra ventriculaires. Le phénomène de
restriction au remplissage ventriculaire compliqué d'adiastolie est presque
toujours associé à des fuites valvulaires sévères et à une dilatation des
oreillettes.
Le
pronostic est sombre : 75% de décès dans les 2 ans qui suivent le diagnostic.
L'endocardectomie chirurgicale peut infléchir son évolution associée à la
réalisation d'une plastie ou d'un remplacement valvulaire.
.
5. Le cœur pulmonaire chronique bilharzien
Rarement
observé au point de vue clinique chez les malades atteints de schistosomoses,
les études hémodynamiques systématiques montrent une hypertension artérielle
pulmonaire (HTAP) dans 20 à 30% des cas. Il est dû à la migration d’œufs au
niveau des vaisseaux pulmonaires, soit directement par la veine cave inférieure
dans la bilharziose à Schistosoma
haematobium et très rarement à S.
intercalatum, soit par les shunts
porto-systémiques dans les bilharzioses à S.
mansoni. Il y a création de granulomes bilharziens péri-artériels avec
multiples thromboses artériolaires et installation de shunts artério-veineux
pulmonaires entraînant une HTAP. Elle évolue vers un cœur pulmonaire chronique
(CPC). Il y a un risque de cœur pulmonaire aigu en cas d’embolisation massive
d’œufs. Le traitement antiparasitaire est décevant au stade d’HTAP.
6. Traitement de l'insuffisance cardiaque dans les PED
Le traitement étiologique des
cardiopathies sous les tropiques est rarement réalisable. Le malade est vu au
stade d'insuffisance cardiaque et sa prise en charge symptomatique est bien
codifiée.
Ce traitement dépend de la classe de la
NYHA :
- classe 1 : régime hyposodé (3 g de
sel/j, inhibiteurs de l’enzyme de conversion de l'angiotensine (IEC)
- classe 2 : bétabloquant à posologie
progressive+ IEC,
- classe 3 : idem + antialdostérone.
La digoxine est prescrite chez les
malades en fibrillation auriculaire, les diurétiques de l'anse (furosémide)
sont utiles en classe 2 en cas de rétention hydrosodée. Ces médicaments sont
accessibles dans les PED sous forme générique.
Conclusion
Avec l’épidémie de l'infection à
VIH/SIDA, l’hypothèse d’une transition épidémiologique caractérisée par une
diminution de la mortalité globale et un croisement des courbes de mortalité
liées aux maladies transmissibles et nutritionnelles et de celle due aux
maladies cardio-vasculaires et à l'HTA est remise en cause. Les pays en développement doivent faire face, en
effet, à la fois aux MCV liées au sous-développement (cardiopathies
rhumatismales et nutritionnelles) et à celles du monde industrialisé (HTA,
coronaropathies), ce qui nécessite une prévention active des facteurs de
risque.
Références
Ensemble d’auteurs.
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