Intoxications par
les animaux marins
Actualités 2008
Professeur
Pierre AUBRY. Mise à jour 13/12/2008
1. Généralités
Les
intoxications par les animaux marins sont dues à des toxines présentes dans la
peau, la chair et les viscères des poissons. Les syndromes les plus fréquents
sont la ciguatera liée à la production de ciguatoxines par le dinoflagellé Gambierdiscus
toxicus et le scombotoxisme, intoxication par histamino-formation dans la
chair de poissons bleus. Les autres intoxications, plus rares, comprennent le
tétrodoxisme ou fugu des japonais, le clupèotoxisme, principalement après
ingestion de sardines tropicales, la palotoxicose, après ingestion de crabes
contaminés part les palotoxines, le carchatoxisme, intoxication par grands
requins, et le chélonitoxisme, intoxication par la chair de tortues marines,
intoxications, qui à cause de la taille de l'animal incriminé, sont souvent
rapportés sous la forme d'intoxications collectives.
2. La Ciguatera
La
ciguatera est due à la consommation de poissons de récifs, appartenant à des
espèces habituellement comestibles.
2.1. Géographie
Elle
sévit dans les Caraïbes, l' Océan Atlantique ouest, l'Océan Pacifique sud et
central, l'Océan Indien
2.2.
Relations entre flambées de ciguatera et dégradations du massif corallien
Les coraux sont des petits polypes gélatineux. Ce sont, avec
les méduses et les anémones de mer, des organismes marins primitifs rassemblés
au sein du groupe des cnidaires. Les coraux vivent en association avec des
algues zooxanthelles. La partie vivante du récif est concentrée à sa surface
(coraux et algues). La majorité des récifs actuels se rencontre autour de
l‘équateur, entre les deux tropiques, car pour qu’un récif se développe, les
eaux doivent être chaudes (> 18°C), claires (non chargées de particules en
suspension), peu profondes (moins de 90 mètres) et avoir une salinité normale.
Le phénomène de «blanchissement» des coraux intéresse 1/3 à ¼ des 600 000 km²
que représentent l’ensemble des récifs coralliens de la planète.
Les
causes sont :
-
les agressions naturelles (ex. cyclones),
-
les destructions perpétuées par l’homme (agressions anthropiques) :
aménagement du littoral, rejets domestiques ou agricoles, dragages en vue
d’extraction des coraux comme matériaux de construction, tourisme de masse avec
intensification des mouillages des navires, utilisation de méthodes
destructives de pêche,
-
les changements climatiques à l’échelle planétaire qui provoquent un
réchauffement des eaux (>29,5°C).
Les
coraux perdent leurs algues, les zooxanthelles, hébergées dans les cellules des
coraux auxquels elles fournissent les nutriments indispensables à leur
croissance, leur perte entraînant « le blanchissement» qui fait des coraux
des squelettes de calcaire. Les coraux morts sont colonisés par des
macro-algues dont le dinoflagellé toxique, Gambierdiscus
toxicus qui sont ingérées par les poissons. Gambierdiscus toxicus est producteur de gambiertoxines. Ces toxines
sont dans un premier temps ingérées par des poissons herbivores. Ceux-ci sont à
leur tour consommés par des poissons carnivores : carangUes, pagres,
mérous, vieilles, barracudas, poissons perroquets, qui sont de gros
consommateurs de corail et très consommés par l'homme, qui accumulent dans leur
chair des toxines qui deviennent des ciguatoxines.
2.4. Les toxines.
Ce
sont des toxines liposolubles. Il ne faut donc manger que les parties pauvres
en graisses, thermostables (chaleur, froid), non altérées par la cuisson ou la
congélation des poissons. Les parties les plus toxiques sont le foie et les
viscères. Les ciguatoxines sont présentes dans le foie de poissons dont la
chair est atoxique (ex.: murènes).
2.5.
Etude clinique.
Les premières études chez l’homme ont été faites en
Polynésie, après la destruction mécanique des colonies coralliennes pendant les
années 1960-1970. Il y a actuellement entre 50 et 500 000 cas par an.
Douze heures après la consommation de poissons toxiques
apparaissent :
-
signes généraux : asthénie, céphalées, douleurs articulaires et
musculaires,
-
signes digestifs : nausées, douleurs abdominales, vomissements, diarrhée,
- signes neurologiques : paresthésies ou prurit (la gratte),
fourmillements, picotements, troubles de la sensibilité thermoalgésique
(inversion des sensations chaud-froid), engourdissement des extrémités,
asthénie musculaire, vertiges, ataxie,
- signes cardio-vasculaires : bradycardie, hypotension.
Une
étude rétrospective réalisée en Polynésie française entre 1992 et 2001 a
analysé les données cliniques et épidémiologiques de la ciguatera. 7 842 cas
ont été rapportés par les Centres de santé publique. Il s'agit en majorité
d'adultes (86,4% des patients ont plus de 15 ans) et d'hommes (sex ratio M/F :
1,89). L'incidence globale est de 36/10 000, taux relativement stable d'une
année sur l'autre. Il existe une différence d'incidence significative entre
l'archipel de la Société (10 cas/10 000/an) et les Marquises (251 cas/10
000/an), ce qui peut s'expliquer par la diversité des habitudes alimentaires
(alimentation basée quasi exclusivement sur la pêche aux Marquises). Plus de 80
espèces de poissons ont été mises en cause : espèces carnivores dans 67,5% des
cas, en particulier poissons perroquets. Les symptômes neurologiques sont au
premier plan, avec de manière quasi-constante des troubles gastro-intestinaux,
plus rarement des signes généraux. Il s'agit d'une atteinte grave dans 13% des
cas.
On
note une persistance des signes cliniques : prurit, paresthésies, asthénie
pendant plusieurs mois (1 à 7 mois), ainsi que des récidives des paresthésies
lors de prise d’alcool, de fruits de mer ou de poissons.
Le
diagnostic de ciguatera repose sur l’étude toxicologique (bio essai souris et
poussin). Elle montre que certains poissons dont la chair est comestible (bio
essai souris) peuvent contenir dans le foie des ciguatoxines (test poussin).
Elle permet de déterminer la comestibilité d’un poisson.
2.
6. Traitement.
Il
est basé sur le mannitol à 20%, 500 ml/h, dose maxima 1g/kg (effet
classiquement spectaculaire, en fait amélioration portant sur les douleurs et
les troubles digestifs). Il n’y a pas de traitement préventif. Attention à ne
pas consommer le foie et les viscères. Une relation entre les quantités de
poisson ingérées et l’importance des signes cliniques (sévérité et durée) est
réelle, confirmant la notion de dose-dépendance.
Le
risque de ciguatera existe dans les régions tempérées vu le commerce de
poissons frais (transports aériens) ou congelés. La prévention repose sur la
mise en place de réseaux de veille sanitaire entre les pays concernés.
3. Le scombrotoxisme
C'est
l'intoxication par les poissons la plus fréquente dans le monde; due à la
consommation de thons, bonites, maquereaux, d'anchois, de sardines et harengs,
de carangues, d'espadons, ...
La
masse musculaire de ces poissons est caractérisée par un aspect rouge évoquant
la viande (poissons bleus) et par la présence dans leurs tissus de grandes
quantités d'histidine. Si les méthodes de conservation sont défectueuses, la
chair contient en quelques heures de grandes quantités d'histidine. Après ingestion
de quelques bouchées de poisson, apparaissent, 10 mn à 3 heures après, un
tableau clinique mimant une allergie (rougeur du visage, tachycardie, bouffées
de chaleur, urticaire, hypotension artérielle, oedème facial, vomissements),
tableau à caractère collectif.
Le traitement repose sur les antihistaminiques d'efficacité quasi-constante.
4. Le tétrodoxisme ou
Fugu
Le
tétrodotoxisme ou fugu est du à la consommation de tétrodons (c’est la roulette
russe des gastronomes nippons, le fugu étant sans danger s’il est servi après
une préparation savante par des cuisiniers qualifiés). L’intoxication est due à
la consommation de poisson globe, poisson lune, poisson porc-épic, poisson
baudruche, poisson boule, poisson ballon appartenant à la famille des tétrodons.
La zone d’intoxication par la tétrodotoxine (TTX) est classiquement située à
Hong Kong, au Japon et en Océanie. Depuis des épisodes ont été rapportés au
Maroc, en Malaisie, à l’Ile de La Réunion, en Californie et à Madagascar (Ile
de Nosy Bé). La TTX, isolée en 1909, est une neurotoxine localisée dans les
ovaires, les viscères et la peau. Les premiers signes cliniques apparaissent
dans les 3 heures qui suivent le repas intoxicant. Il y a quatre stades de
gravité de l’intoxication :
-
apparition de paresthésies buccales et des extrémités, parfois associées à des
signes digestifs : diarrhées, vomissements,
-
incoordination motrice avec conservation des réflexes ostéotendineux,
- survenue de troubles de la déglutition et de mydriase
bilatérale,
- installation dans le coma qui peut être réversible.
Le
diagnostic de tétrodotoxisme est basé sur la notion d’ingestion récente de
tétrodons, la symptomatologie clinique typique à ce type d’intoxication, les
résultats des investigations biologiques, notamment l’étude toxicologique (bio
essai souris).
Un
gramme de TTX peut tuer jusqu'à 500 personnes. Il n'y a pas d'antidote
5. Le clupéotoxisme
C'est
une intoxication redoutable après ingestion de sardines ou d'anchois des mers
tropicales (Océan indopacifique, Caraïbes) .due à des toxines appelées
clupéotoxines. Les symptômes se manifestent brutalement par un goût métallique,
des troubles digestifs, une paralysie généralisée, une tachycardie, des
convulsions et une dépression respiratoire.
Les
clupéotoxines sont sans doute liées à des algues unicellulaires de plancton car
les poissons impliques sont exclusivement planctonophages.
Des
Intoxication par sardines ont été rapportées à Antalaha (Madagascar) en 1994
due à Sardinella gibbosa.
6. La polytoxicose
C'est
une intoxication sévère après ingestion de crustacés de récifs coralliens
(crabes tropicaux).
Le
tableau clinique est caractérisé par une fatigue, une hypersudation, des
vomissements et une diarrhée, puis des crampes musculaires, une bradycardie,
une insuffisance rénale, des convulsions et une détresse respiratoire.
Les toxines, les paléotoxines, sont de puissants produits vasoconstricteurs.
Le traitement est symptomatique.
7. Le carchatoxisme
Il est du à l'ingestion de chair de grands requins. Le tableau
clinique est proche de la ciguatera, mais les troubles cardiaques sont plus
sévères (bradycardie, troubles du rythme cardiaque, collapsus) et les risques
de dépression respiratoire plus importants. Des intoxications collectives sont
décrites dans l'Océan indopacifique (à Madagascar : Fort-Dauphin, Vohipeno, Manakara, Maroantsetra). La mortalité : est de 1%. La pêche des requins
est en rapport avec le commerce des ailerons. Les toxines sont inconnues.
8. Le chèlonitoxisme
Il est du à l'ingestion de chair de tortues marines (Chelonia
mydas ou tortue verte à Madagascar). Plusieurs heures voire plusieurs jours
après un repas, surviennent des vomissements, une diarrhée, une déshydratation,
une hypotension artérielle, des ulcérations de la cavité buccale et de la
langue. Le taux de mortalité est élevé (4 à 7,5%). Des décès ont été rapportés
à Madagascar (Tuléar, Antalaha); en Inde; en Polynésie; à Ceylan. La toxine est inconnue.
D'autres
intoxivations par les animaux marins ont été
rapportées en zones tropicales :
- par
consommation d'invertébrés aquatiques dans la cuisine traditionnelle en Asie ou
en Polynésie : méduses, holothuries (concombres de mer), responsables de
troubles digestifs; mollusques céphalopodes (calmars, poulpes), limules, bénitiers
responsables de décès par paralysie des muscles respiratoires ou de
convulsions.
- par consommation de coquillages filtreurs (moules, huître,
palourdes, ...) qui ont accumulé dans leurs tissus des toxines d'algues
unicellulaires du phytoplancton (dinoflagellés). Ces algues microscopiques
peuvent pulluler dans des conditions favorables (chaleur, soleil, présence
d'engrais dans l'eau). L'efflorescence de dinoflagellés est à l'origine des
eaux rouges tropicales (les « red tides » du golfe du Mexique). Les
intoxications par ingestion de coquillages filtreurs s'appellent le mytilisme.
Deux formes « exotiques de mytilisme, le mytilisme amnésiant (troubles
cognitifs) et le mytilisme neurologique (tableau clinique très proche de la
ciguatera) ont été décrits en zones tropicales
- par consommation de poissons de récifs, herbivores, responsables
de syndromes hallucinatoires (ichtyoalleinotixisme). C'est l'ingestion de
mulets, de rouges, de poissons lapins, de saupes tropicales, de poissons
chirurgiens qui est en cause. Des observations ont été rapportées dans l'Océan
indien, surtout dans l'Océan pacifique (rites religieux). Le tableau clinique
est dominé par des signes neurologiques centraux. La présence de poissons lapins,
provenant de Mer Rouge, en Méditerranée a été confirmée en juillet 2008 dans
les Bouches du Rhône.
Références
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